Maintenant j’apparais. Maintenant je disparais. Maintenant j’apparais pour disparaître et j’espère que vous me pardonnerez certaines hésitations au moment d’essayer de promouvoir quelque chose qui ressemble à l’ordre après un chaos permissif qui a duré des années.

–Rodrigo Fresán

L’icône révélée

Ma seule erreur, dit-il en enrou­lant le sachet de thé autour de sa petite cuiller, aura été de ten­ter un deuxième pas­sage. J’aurais dû foutre le camps, mais un doigt s’était accro­ché aux grillage de la nacelle - un cas de figure inédit mal­gré ma dizaine d’essais en condi­tions réelles - blo­quant le lar­gage d’une bonne moi­tié de la car­gai­son. Patrice Mül­ler n’était plus l’adolescent hon­teux qui ava­lait par petites gor­gées sac­ca­dées et trem­blantes le fond de son verre de bière cou­pée au Coca-Cola au coin du bar en écou­tant du bout de l’oreille des conver­sa­tions qui se menaient faci­le­ment sans son aide. La balle m’a effleuré le côté, dit-il encore en sou­le­vant le pan gauche de sa che­mise pour décou­vrir la cica­trice courbe qui for­mait comme un sou­rire déco­loré sur sa peau brune. Rien de grave, c’eût été pire si j’eusse eu plus de gras en cet endroit, mais la balle aupa­ra­vant avait tra­versé le moteur et brisé net une des pales de l’hélice de sorte que je n’eus d’autre choix que d’atterrir en catastrophe.

À ce moment, auprès de la cha­pelle —  une icône mala­dive de la Vierge por­tant un bébé bouffi cou­ronné d’or et drapé de pourpre — une bou­gie chauffe-plat arri­vée en bout de vie s’est éteinte dou­ce­ment comme asphyxiée dans un bocal. Mon hôte s’est levé, plein à ras-bord de solen­nité, en a débus­qué une nou­velle dans un sachet Ikea égorgé et l’a allumé, la mèche encore dure de cire, à la place exacte du macchabée.

Patrice Mul­ler est resté debout dos à la cha­pelle, dans la semi-pénombre trem­blante, mélange de bou­gies  fai­blardes, de fenêtres qui ne ferment plus et d’un rac­cor­de­ment élec­trique qui n’a pas pris la peine de quit­ter la grand route pour emprun­ter le che­min de terre qui des­cend au milieu des champs de pommes de terre en rétré­cis­sant jusqu’à presque s’évanouir dans la brous­saille au seuil de cette mai­son à laquelle j’ai déjà eu affaire deux ou trois fois aupa­ra­vant mais dont une seule m’a per­mis d’y péné­trer parce qu’il fal­lait plus qu’une occa­sion, et ici c’était pour ren­con­trer Patrice Mul­ler qui est encore un gosse, solen­nel, pré­somp­tueux, un enfant-lieutenant plus que sol­dat, mais un enfant, grandi trop vite, les bras bal­lants mal­gré eux, dont j’aimerais –sin­cè­re­ment– dire ‘qu’il ne se rend pas compte de la gra­vité de ses actes’, s’il ne répon­dait pas fiè­re­ment que bien sûr, je sai­sis la por­tée de mon geste et de la cas­cade d’évènements incon­trô­lés que j’ai engen­drée — ses che­veux en bataille cares­saient la poutre cen­trale à chaque mou­ve­ment de tête — parce que, voyez-vous, je n’ai jamais cru à l’irresponsabilité de l’âge, pensez-vous par exemple que ces gamins à peine plus grands que leur batte de base-ball ne se ren­daient pas compte de la gra­vité de leurs actes lorsque leur soeur sup­pliait en gro­gnant, la bouche enva­hie par le sang, d’arrêter ce jeu qui n’avait déci­dé­ment — s’il y en avait jamais eu — plus rien de drôle. Pensez-vous sérieu­se­ment qu’ils n’ont pas ralenti la cadence des coups lorsqu’il se sont rap­pe­lés le sou­rire grin­çant  comme une pou­lie rouillée qui s’est des­siné sur leur visage le jour où, coincé entre les cous­sins, on leur avait mis dans les bras un petit être chaud et souple qui n’avait rien d’une poupée.


La mère dénudée

Patrice Mül­ler, 16 ans, a dis­paru le jour même où Kirs­tie, sa mère, a agressé sa femme de ménage Pilar Mén­dez — que tout le monde appe­lait, allez savoir pour­quoi, Rosa — avec un fer à repas­ser brû­lant et où les flics l’ont récu­pé­rée alors qu’elle ten­tait de  s’enfuir à la nage, entiè­re­ment nue, à contre-courant du


L’herbe violée

Pour un pre­mier cadavre, j’ai tiré le gros lot. J’avais connu les chiens, des pel­le­tées de chiens, quelques san­gliers en automne, des che­vreuils de temps en temps sur les routes mal éclai­rées qui se per­daient dans les bois, et des bles­sés aussi, sur les grandes routes aux lignes claires comme la lune, des légers —


L’araignée écrasée

Lorsqu’il a vu l’embarcation de Patrice s’effondrer sur le sol, à peine rebon­dir comme un fruit mûr tombé de l’arbre et s’arrêter, les ailes et les hélices recro­que­villées en boule sous la cabine comme les pattes d’une arai­gnée écra­sée, Jere­mias, qui avait observé depuis la route de Bizori  les allées et venues de l’engin, la


La fumée mentholée

Chaque fois que Mül­ler por­tait son regard sur le pion — un grand chauve légè­re­ment voûté — il le voyait reni­fler et s’essuyer les yeux dis­crè­te­ment, trop dis­crè­te­ment pour ne pas être théâ­tral. Mül­ler lui a dit « Asseyons-nous sous les para­sols », mais le pion a fait non d’un aller-retour sec du men­ton, en reni­flant et


La nuque dégagée

La lueur s’est d’abord empa­rée du séjour, qui donne sur le Sud, est remon­tée vers l’Est, par la fenêtre laté­rale et s’est arrê­tée au Nord, noyant la cui­sine où Mül­ler et sa grand-mère Claude avait l’habitude de pas­ser leurs soi­rées, d’une lumière jau­nâtre et trem­blante, comme essou­flée. Mül­ler est sorti avant que le moteur ne


Le tapis élimé

La pièce plon­gée dans l’obscurité par les volets fer­més n’était meu­blée que d’un grand tapis élimé, constellé en son centre de taches sombres qui for­maient comme une cou­ronne. Au milieu de la cou­ronne, un bol blanc décoré de ce qui res­sem­blait à une scène napo­léo­nienne, des­si­née d’un fin trait bleu, se des­si­nait péni­ble­ment sous l’ampoule


La joue détrempée

Patrice Mül­ler devait pas­ser l’après-midi avec les jumeaux Elena et Vale­rio Sibilla. Ils s’étaient don­nés rendez-vous à 15 heures devant le cinéma qui dif­fu­sait « Paris, Texas » de Wim Wen­ders, et Patrice était fié­vreux et excité — même s’il avait usé le DVD jusqu’à la corde — et Vale­rio lui avait dit « Tu res­sembles à un


Le parquet usé

Le corps de Sœur Alié­nor Jahel se pré­sen­tait à moi comme un fruit mur, une pomme rouge et juteuse qu’une simple piche­nette suf­fi­rait à faire tom­ber à mes pieds. Nous n’étions que trois ; Dou­gal, le cadavre et moi. J’ai regardé tout autour et il n’y avait aucune construc­tion humaine visible de là, du fond


La supernova étouffée

Armando Mül­ler tenait dans ses bras ce qui était pro­ba­ble­ment le plus beau cadavre du monde, cinquante-quatre kilos de cha­leur tota­le­ment aban­don­nés à lui, les yeux écar­quillés dans les­quels l’iris noi­sette des­si­nait une super­nova étouf­fée, les joues rou­gies par de longues minutes de lutte, la main gauche cris­pée sur le col de sa che­mise, la