Ma seule erreur, dit-il en enroulant le sachet de thé autour de sa petite cuiller, aura été de tenter un deuxième passage. J’aurais dû foutre le camps, mais un doigt s’était accroché aux grillage de la nacelle - un cas de figure inédit malgré ma dizaine d’essais en conditions réelles - bloquant le largage d’une bonne moitié de la cargaison. Patrice Müller n’était plus l’adolescent honteux qui avalait par petites gorgées saccadées et tremblantes le fond de son verre de bière coupée au Coca-Cola au coin du bar en écoutant du bout de l’oreille des conversations qui se menaient facilement sans son aide. La balle m’a effleuré le côté, dit-il encore en soulevant le pan gauche de sa chemise pour découvrir la cicatrice courbe qui formait comme un sourire décoloré sur sa peau brune. Rien de grave, c’eût été pire si j’eusse eu plus de gras en cet endroit, mais la balle auparavant avait traversé le moteur et brisé net une des pales de l’hélice de sorte que je n’eus d’autre choix que d’atterrir en catastrophe.
À ce moment, auprès de la chapelle — une icône maladive de la Vierge portant un bébé bouffi couronné d’or et drapé de pourpre — une bougie chauffe-plat arrivée en bout de vie s’est éteinte doucement comme asphyxiée dans un bocal. Mon hôte s’est levé, plein à ras-bord de solennité, en a débusqué une nouvelle dans un sachet Ikea égorgé et l’a allumé, la mèche encore dure de cire, à la place exacte du macchabée.
Patrice Muller est resté debout dos à la chapelle, dans la semi-pénombre tremblante, mélange de bougies faiblardes, de fenêtres qui ne ferment plus et d’un raccordement électrique qui n’a pas pris la peine de quitter la grand route pour emprunter le chemin de terre qui descend au milieu des champs de pommes de terre en rétrécissant jusqu’à presque s’évanouir dans la broussaille au seuil de cette maison à laquelle j’ai déjà eu affaire deux ou trois fois auparavant mais dont une seule m’a permis d’y pénétrer parce qu’il fallait plus qu’une occasion, et ici c’était pour rencontrer Patrice Muller qui est encore un gosse, solennel, présomptueux, un enfant-lieutenant plus que soldat, mais un enfant, grandi trop vite, les bras ballants malgré eux, dont j’aimerais –sincèrement– dire ‘qu’il ne se rend pas compte de la gravité de ses actes’, s’il ne répondait pas fièrement que bien sûr, je saisis la portée de mon geste et de la cascade d’évènements incontrôlés que j’ai engendrée — ses cheveux en bataille caressaient la poutre centrale à chaque mouvement de tête — parce que, voyez-vous, je n’ai jamais cru à l’irresponsabilité de l’âge, pensez-vous par exemple que ces gamins à peine plus grands que leur batte de base-ball ne se rendaient pas compte de la gravité de leurs actes lorsque leur soeur suppliait en grognant, la bouche envahie par le sang, d’arrêter ce jeu qui n’avait décidément — s’il y en avait jamais eu — plus rien de drôle. Pensez-vous sérieusement qu’ils n’ont pas ralenti la cadence des coups lorsqu’il se sont rappelés le sourire grinçant comme une poulie rouillée qui s’est dessiné sur leur visage le jour où, coincé entre les coussins, on leur avait mis dans les bras un petit être chaud et souple qui n’avait rien d’une poupée.